Dans l’Éducation, le passage en force

Le gouvernement de l’UMP poursuit le remodelage complet du système éducatif engagé en 2005 avec la Loi d’Orientation Fillon. Par touches successives, c’est l’ensemble du projet éducatif du pays qui est l’objet d’un aggiornamento qui tend à rompre avec le mouvement de démocratisation engagé dans les années 1970.


Trente ans de démocratisation

La démocratisation des études et de l’accès aux qualifications s’est fondée sur la volonté politique d’investir dans les formations pour assurer la cohésion, la modernisation et la compétitivité du pays. Elle s’est appuyée sur un collège progressivement unifié et tendu vers les poursuites d’études dans les voies diversifiées des lycées, et sur des personnels plus nombreux, plus qualifiés, mieux formés et mieux reconnus dans leurs missions et dans leurs carrières. Elle a permis jusqu’au milieu des années 1990 d’amener sans cesse plus de jeunes aux qualifications, aux baccalauréats et aux poursuites d’études dans le secondaire.


Trente ans d’accroissement des inégalités

Mais, dans le même temps, l’effort de démocratisation de l’école ne s’est accompagné ni d’une démocratisation du marché du travail, ni d’une réduction des inégalités sociales. Les inégalités scolaires n’ont pas été résorbées et les jeunes diplômés produits par le système éducatif ne sont pas parvenus à valoriser correctement leurs qualifications dans un monde du travail marqué par la crise qui a suivi le choc pétrolier, l’explosion du chômage de masse et la mondialisation.
A partir du milieu des années 90, le système scolaire butte sur le noyau dur de l’échec scolaire, estimé à 15 % des élèves scolarisés. Les quartiers rassemblant les populations les plus fragiles se ghéttoïsent et l’École peine à offrir un cadre de scolarisation permettant à ces jeunes de compenser les handicaps culturels et sociaux dont ils sont victimes. Dans la plus pure tradition de la reproduction sociale, les classes moyennes développent des stratégies individuelles pour offrir à leurs enfants des distinctions dans leurs parcours scolaires et leurs qualifications qui leur permettront de s’assurer de meilleures places sur un marché du travail plus concurrentiel.


La Loi d’orientation de 2005 : la revanche sur 1989

C’est dans ce contexte qu’un discours réactionnaire est parvenu à se réimplanter dans le débat public. Le système éducatif a été pris en tenaille, entre une critique élitiste de la massification scolaire, de la dévaluation des diplômes, de l’hétérogénéité des publics scolaires, et une critique populiste d’une école arc-boutée sur les savoirs, les œuvres humaines, la culture.
Aussi, le gouvernement de droite a élaboré en 2005 une Loi d’orientation qui consiste à revenir sur les objectifs ambitieux de celle de 1989, Loi d’Orientation Jospin conçue comme une transcription dans la loi des dynamiques sociales à l’œuvre au cours des années 1980 : 80% d’une classe d’âge aux baccalauréats, expansion des voies technologiques et professionnelles, création des IUFM, revalorisation conséquente des métiers de l’Education.
La Loi d’Orientation Fillon de 2005 marginalise l’objectif des 80%, et instaure une coupure de la scolarité à la fin du collège, en cohérence avec le maintien de l’âge de fin de la scolarité obligatoire à seize ans, mais en contradiction avec les normes sociales et les besoins économiques et sociaux qui marquent clairement la nécessité de prolongement des études jusqu’à la fin du second cycle dans tous les pays développés.
Le socle commun de connaissances et de compétences formalise le lien intrinsèque que l’Etat entend mettre en place entre l’école primaire et le collège, tournant ainsi le dos à la scolarité dans le second cycle. Le rôle de l’Etat se bornerait à assurer pour chaque élève les conditions de la maîtrise du socle à l’issue du collège.

Tri social des élèves et évaluation normative

La dimension anti-sociale de ces conceptions éducatives se manifeste dans l’abandon des politiques de discrimination positive au profit des zones d’éducation prioritaires. Les moyens sont recentrés sur un petit nombre d’établissements et sur des dispositifs de socialisation. La discrimination positive ne vise plus des quartiers socialement marginalisés mais des individus distingués par leur mérite personnel. La suppression annoncée de la carte scolaire illustre cette individualisation des politiques scolaires, au risque d’une accentuation de la ghettoïsation des établissements les plus cruciaux pour la lutte contre l’échec scolaire.
Elle se manifeste également dans la conception actuelle de l’orientation qui vise, en utilisant les potentialités des nouveaux outils informatiques, à un suivi total de l’élève, dans ses activités scolaires et extrascolaires, au moyen du livret personnel de compétences et du passeport Orientation-Formation, ayant vocation à recenser les compétences acquises et validées du socle au post-bac. Avec l’accent mis sur les compétences, l’orientation ne se fonde plus sur une évaluation des productions scolaires des élèves mais prétend également prendre en compte des compétences comportementales et des pratiques sociales dans et hors l’école. Les piliers 6 et 7 du socle commun traduisent très clairement cette tentation de l’Etat de juger les individus.

Savoirs utilitaires ou savoirs émancipateurs ?

Outil de tri social, le socle commun est aussi utilisé pour contraindre le système éducatif à renoncer à la démocratisation de la culture élitaire et à la transmission de savoirs émancipateurs. Les disciplines, articulées sur les champs structurant les productions et les œuvres humaines, loin d’être actualisées pour tenir compte des évolutions de la culture moderne, sont contournées afin de mettre en place un fonctionnement du système sur des compétences transversales et des savoirs utilitaires basiques. L’exemple des langues vivantes est à ce titre éclairant, qui ne vise plus que la maîtrise de la pratique orale et se détourne de la connaissance d’autres civilisations. Il faut s’interroger sur les conséquences d’un recentrage de l’enseignement sur les fondamentaux en termes de perte de richesse et de diversité de l’enseignement, qui prive l’école d’un nombre important de leviers de motivation et de réussite pour nombre d’élèves.

Le lycée pour tous ou pour quelques-uns ?

La rencontre avec les savoirs émancipateurs est repoussée après que la sélection a été faite. Même la classe de seconde est expurgée des enseignements structurant les champs disciplinaires du second cycle au moyen d’enseignements d’exploration qui n’ont d’autre vocation que de “ montrer ce qui se fait ”. La mise en activité, la transmission, la formation, sont reportés en fin de cycle terminal ou à l’Université. La culture technologique et professionnelle, bien qu’ayant fait ses preuves au cours de la phase de démocratisation, est marginalisée par les réformes de la voie professionnelle et de la voie technologique. L’objectif du bac pro 3 ans et de la réduction du nombre de séries de l’enseignement technologique est bien de revenir sur la diversification des voies d’accès aux baccalauréats qui a permis le doublement de la part d’une génération obtenant une qualification de niveau IV et de concentrer les efforts sur la part des jeunes qui, à l’issue de la scolarité obligatoire, en fin de collège ou de seconde, est armée pour envisager un curriculum complet de la première à la licence universitaire.
Le système éducatif est ainsi pensé en deux cylindres successifs mais clairement séparés : la scolarité obligatoire du socle commun, de l’école primaire à la fin du collège, pour toute une classe d’âge. La scolarité facultative du lycée à l’Université pour les mieux dotés, avec l’objectif de parvenir à un taux de diplômés à Bac + 3 de 50 % d’une génération, contre 40% actuellement.
Faisant l’analyse d’une sous-dotation criante des Universités françaises, l’Etat organise alors l’abandon précoce d’une part importante des jeunes en formation initiale et le transfert des finances ainsi libérées vers le premier cycle universitaire.

Déclassement des élèves, déclassement des personnels

Même si les luttes menées par les enseignants ont contraint le candidat Sarkozy à annoncer une revalorisation du métier d’enseignant et l’élévation du niveau de recrutement, le mise en œuvre se fait à minima et au prix de la disparition de la formation professionnelle des enseignants. Alors que les personnels attendent une revalorisation conséquente et générale, le Ministère se contente d’un recalage modeste des premiers échelons. Les périodes de stage sont externalisées vers la formation universitaire.
Il n’est en effet pas utile de former de bons pédagogues pour occuper les élèves, les évaluer sur la base de référentiels de micro compétences et assurer un tri social continu. La conception du métier sous-jacente au projet d’école est celle d’enseignants qui se contentent de mettre en œuvre des directives et d’appliquer des dispositifs imaginés par d’autres, chefs d’établissement ou membres des conseils pédagogiques.
A l’individualisation des parcours scolaires répond l’individualisation des carrières et des services des enseignants, rendus dépendants de leur supérieur hiérarchique direct pour l’ensemble des actes importants de gestion : recrutement (annonce par Nicolas Sarkozy mercredi 5 mai du recrutement des équipes de zone sensible par le chef d’établissement), définition du service et des missions, évaluation, avancement et promotions …

Un système scolaire atomisé

Le centre de gravité du système n’est en effet plus le Ministère, responsable devant la représentation nationale de la bonne marche du service public d’éducation, mais bien l’échelon le plus déconcentré possible, à savoir l’établissement, géré de façon autonome par un chef d’établissement doté de prérogatives accrues dans la mise en œuvre des politiques publiques tout en étant corseté par la pénurie budgétaire, la lettre de mission et la contractualisation pluriannuelle signées avec la tutelle.
Cette atomisation du système éducatif traduit clairement le renoncement à une dynamique collective et à une ambition commune, et ôte aux acteurs toutes perspectives d’unifier et de faire converger les luttes et les revendications, comme par exemple le paritarisme.

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