Il n’y a pas de malédiction haïtienne

La catastrophe qui a affecté Haïti le 12 janvier a touché un des pays les plus pauvres du monde, déjà secoué depuis 25 ans par une forte instabilité politique ou par d’autres catastrophes naturelles et des émeutes de la faim. Pour autant, Haïti n’a pas de malédiction, la catastrophe naturelle qui le touche est une interaction entre un phénomène naturel et une société, et l’état de cette société est le produit d’une histoire. Penser en termes de malédiction, c’est renvoyer la cause à la métaphysique ; la situation haïtienne est le produit de cinq siècles de domination où cet espace a été au cœur des enjeux de la mondialisation.

Terre où arriva Christophe Colomb en 1492, l’île Hispaniola connaît un génocide rapide de la population indienne, puis Saint-Domingue sous la colonisation française est un modèle colonial, la Perle de Antilles, c’est-à-dire une terre d’exploitation où l’esclavage et la prédation sont les plus aboutis, plus oppressif que partout ailleurs, au bénéfice du grand commerce colonial. C’est pourquoi c’est bien là que la seule révolte servile de l’Histoire ait pu triompher : en 1791 la révolte de Bois Caïman soulève les esclaves contre leur asservissement et permet leur émancipation en 1793, confirmée par la Convention montagnarde en 1794. C’est des rangs des insurgés qu’émerge un grand général, bientôt gouverneur de la colonie, Toussaint Louverture. Et c’est parce que la France voulait les remettre dans leurs chaînes que les esclaves se soulèvent en
1802 contre l’expédition envoyée par Bonaparte qu’ils obtiennent leur indépendance en 1804.

Terre d’espérance, premier territoire libéré de l’esclavage, mais aussi paradoxe historique, exception, Haïti paye très tôt son audace : pays pionnier dans l’émancipation, Haïti expérimente de nouvelles chaînes très rapidement. Celle de l’isolement avec une économie extravertie, puis celle du néo-colonialisme avant l’heure, de la domination économique puis politique. Haïti fait presque figure de laboratoire d’expérimentation à cet égard : c’est peut-être pour cela que le sous-développement y est aussi achevé aujourd’hui. Pour prix de son audace Haïti a dû payer à la France le prix de son indépendance : l’ancienne métropole impose en 1825 à sa colonie perdue le paiement d’une dette de 125 millions de francs-or
(21 milliards de dollars d’aujourd’hui) qui entrave dès le commencement le développement d’un pays qui était ruiné par quinze ans de guerre. Elle sera payée jusqu’au dernier centime. Mais il n’y a pas que la France qui considère que la République noire est un enjeu, un espace à dominer pour les puissances.

C’est dès le XIXe siècle que les Etats-Unis envisagent la Caraïbe comme leur arrière cour faite de républiques bananières qu’il faut contraindre avec le Big Stick (Th. Roosevelt). Et en effet, après avoir mis sous tutelle son économie, le grand voisin envahit Haïti en 1915, préparant 19 ans d’occupation prédatrice à leur propre profit. Sait-on par exemple que l’essentiel du couvert forestier de l’île a été pillé par les entreprises US durant cette période ? Après être parti en 1934 l’aigle américain est toujours resté présent : dans le contexte de la Guerre Froide et avec Cuba comme voisin, la dictature des Duvalier à partir de 1957 avait le bon goût de faire régner l’ordre et tourner les profits pendant que la majorité des Haïtiens n’avaient même pas les miettes.

Depuis la chute des Duvalier en 1986, le pays n’a pas connu de stabilité politique. Lorsqu’un prêtre issu des Ti Legliz, la Théologie de la Libération, Aristide, tente le grand dechoukaj, le grand ménage, en 1991, il est immédiatement renversé et s’il remis au pouvoir en 1994 ce n’est qu’au prix d’une politique d’ajustements structurels. Depuis le pays s’est emballé :
violence, aggravation de la misère, décomposition de l’Etat qui, depuis 2004, ne vit que sous perfusion de la communauté internationale. Pour autant le pays continue de produire de la richesse mais, comme auparavant ce n’est jamais au profit de sa population. Car, depuis un siècle, le capitalisme l’a désigné comme pourvoyeur pour son espace régional de main d’œuvre à bon marché et expulsable à tout moment. Il y a à Haïti des richesses immenses, mais ses élites sont à l’étranger. Un tiers du PIB est maintenant fourni par sa diaspora. Avant le séisme, plus de la moitié des Haïtiens ne mangeaient pas à leur faim et la plupart n’avaient pas accès aux services de base, eau, électricité, école, santé.
Haïti n’est pas une terre abandonnée, c’est une terre qui a été pillée dans ses ressources naturelles, dans ses structures économiques, dans sa population.

C’est aujourd’hui plus que jamais un espace qui est un enjeu entre les puissances et les Etats-Unis sont en train de l’occuper pour la troisième fois en un siècle. Il n’y a plus d’Etat, il n’y a plus de capitale, peut-on envisager une reconstruction matérielle dans ces conditions ? Il reste encore une nation, fière de son histoire et de sa culture.

Nadine Baggioni-Lopez